synthésisme libertaire, non. associationnisme révolutionnaire anarchiste oui

La synthèse anarchiste chez Voline et chez Sébastien Faure répond à un problème politique réel, à savoir comment éviter que le mouvement anarchiste ne se coupe en écoles rivales, chacune se définissant surtout contre les autres. Dans cette optique, l’unité n’est pas seulement une tactique, mais un horizon, réunir des sensibilités différentes dans une dynamique commune, sans exiger de chacun une obéissance doctrinale. À première vue, cela peut servir une révolution sociale libertaire et communiste, parce qu’une insurrection ne peut pas être seulement « l’affaire » d’une seule fraction et qu’elle suppose une coopération durable.

La critique commence quand on demande à cette synthèse de régler le problème stratégique central : que faire, concrètement, pendant et après la rupture révolutionnaire. Malatesta et Berneri insistent sur le fait que l’organisation et les principes doivent être subordonnés à l’action et révisés par l’expérience. Or la synthèse, surtout lorsqu’elle devient une forme de « totale cohérence », court le risque de transformer des convergences nécessaires en ambiguïtés structurantes, on peut finir par dire que tout se complète, sans que les désaccords sur les questions décisives (orientation, coordination, contrôle social, lutte contre l’adversaire, modalités du communisme libertaire) soient tranchés ou du moins mis au travail.

Chez Voline, l’enjeu est particulièrement sensible, l’idée d’une intégration des courants peut basculer d’un rassemblement pour agir vers une normalisation implicite de ce qu’est l’anarchisme « valable ». Une révolution libertaire-communiste a besoin d’une pluralité d’initiatives, mais aussi de coordinations effectives à des moments où l’improvisation peut coûter cher (défense, approvisionnements, transmission des décisions, capacité d’arbitrer les conflits). Si la synthèse devient un cadre qui priorise l’harmonie sur la clarté, elle peut neutraliser le débat réel, non en l’interdisant, mais en l’absorbant dans un récit de continuité.

Le risque est alors double. D’une part, les divergences stratégiques peuvent rester en suspens, ce qui prépare des ruptures lorsque les circonstances imposent des choix incompatibles. D’autre part, l’unité peut être comprise non comme un effet de la lutte et de la convergence pratique, mais comme un préalable identitaire. Dans ce second cas, on obtient une communauté « idéologique » qui se sait anarchiste, plutôt qu’un mouvement révolutionnaire capable de produire rapidement des décisions et des structures temporaires à la hauteur de la situation.

Chez Faure, la synthèse met davantage l’accent sur l’éducation, la morale et la propagande, c’est-à-dire sur la transformation des consciences. L’intérêt révolutionnaire de cette perspective est évident, construire des capacités collectives (entente, solidarité, discipline librement assumée) pour que la période révolutionnaire ne soit pas seulement un moment de destruction, mais un moment de recomposition sociale. En un sens, Faure ne pense pas l’anarchisme comme un simple « programme », mais comme un processus de formation apte à durer.

Cependant, pour Malatesta/Berneri, la question est « cette formation suffit-elle à faire face au réel des rapports de force ? ». Une révolution libertaire-communiste exige des dispositifs concrets (coordination, transmission des décisions, gestion des ressources, sécurité, articulation avec les masses organisées, capacité de résister à la contre-révolution). Si la synthèse faurienne reste trop centrée sur l’horizon éducatif et la cohérence du mouvement, elle peut sous-estimer le moment où l’on ne convainc pas d’abord, mais où on organise en premier lieu une action efficace dans un monde hostile.

C’est ici que se joue la différence la plus nette avec Malatesta et Berneri, pour eux, l’unité n’est pas une théorie préalable, c’est une construction pragmatique. Elle naît de la confrontation des idées dans l’action, de la correction par l’expérience, et du refus des organisations figées qui prétendent garantir une vérité collective. Une synthèse qui cherche trop tôt la cohérence de l’ensemble tend à réduire l’espace où pourraient surgir des désaccords productifs, ceux qui, précisément, obligent à inventer des formes adaptées à la révolution sociale et au communisme libertaire.

Dès lors, le problème n’est pas d’être « synthésiste » en soi, mais de confondre synthèse et méthode politique. Pour servir une révolution libertaire et communiste sans notamment de filiation plateformiste, une synthèse devrait rester une grammaire de convergence, pas un ciment dogmatique. Elle doit permettre l’expérimentation, préserver la capacité de scission tactique si une expérience échoue, et accepter que certaines divergences ne se « résolvent » pas par un discours d’harmonisation, elles se résolvent par la pratique, la lutte et l’arbitrage collectif.

La critique peut se formuler ainsi. Voline et Faure apportent des ressources pour dépasser le sectarisme et relier culture, propagande et dynamique de mouvement, mais leur synthèse, si elle se durcit, peut déplacer le centre de gravité du « comment agir maintenant » vers le « comment être cohérent ». Or une révolution sociale libertaire-communiste a besoin d’une primauté de l’action et des mécanismes de décision adaptés, capables d’affronter les contraintes matérielles et la violence de l’adversaire.

En conclusion, on peut conserver la visée rassembleuse des synthèses tout en les corrigeant par une exigence malatestienne/bernérienne, l’unité doit être un résultat, non un préalable. La cohérence doit naître de l’expérimentation, non la remplacer. Si Voline et Faure encouragent à réunir, la tâche révolutionnaire libertaire-communiste consiste à garantir que cette réunion ne devienne pas un dispositif d’évitement des choix stratégiques, mais au contraire une condition pour mener ensemble des pratiques capables de transformer la société.