Des socialistes anti-sociaux

L’autodéfinition de « socialiste » par des groupes politiques d’État s’appuie souvent sur une rhétorique. Ils confisquent un nom, l’arriment au prestige d’un horizon d’émancipation, puis l’utilisent comme étiquette d’autorité. Or, l’usage étatique du terme tend à inverser sa substance. Être socialiste, historiquement, renvoie à la question sociale, c’est à dire à savoir comment transformer les conditions réelles d’existence, abolir la domination et l’exploitation économique et politique, faire passer le travail et la production hors de la logique de profit et de la tutelle. La question n’est pas d’abord celle du pouvoir politique, mais celle de la puissance sociale, donc qui décide de la production, qui contrôle les moyens de travail, qui bénéficie de la richesse, selon quels rapports de force, et dont l’objectif est l’abolition des classes sociales.

Les groupes qui se disent socialistes en faisant de l’État le centre de gravité ne s’attaquent pas d’emblée au cœur de la question sociale. Ils partent d’une question politique. Leur point de départ n’est pas « comment le peuple prend en main ce qui fait son existence », mais « comment le gouvernement organise, dirige et administre » tout cela. Dès lors, la promesse se déplace de l’abolition des rapports sociaux de domination, par la gestion plus ou moins autoritaire de ces rapports. L’étiquette « socialiste » devient alors un vernis qui sert à rendre acceptable ce qui, structurellement, conserve l’inégalité, ceci en changeant seulement l’instance qui gouverne.

On le voit dans l’histoire. De nombreux mouvements qui se sont revendiqués socialistes ont pu fonctionner, en pratique, comme des forces anti-sociales. Les bolchéviques, par exemple, ont proclamé l’émancipation tout en substituant à la dynamique d’auto-organisation ouvrière un pouvoir hyperconcentré, hyperhiérarchisé et hypercoercitif. La société devait être « reconstruite » d’en haut, mais l’objectif affiché de libération s’est souvent traduit par une discipline sociale autoritaire, où l’autonomie collective a reculé au profit d’une direction politique. Le langage de la transformation a pu servir à légitimer une forme de domination nouvelle, non plus celle du capital privé seulement, mais celle d’une élite politique d’Etat se donnant le droit d’agir à la place de la société mouvante.

La même critique peut être formulée, concernant d’autres politiciens, notamment les nazis (national-socialistes). Leur « social » n’était pas l’émancipation des conditions de vie par l’abolition des rapports d’exploitation, mais l’intégration forcée des individus dans une communauté racialisée, hiérarchisée, disciplinée. Là encore, le socialiste comme nom ne renvoie pas à la question sociale, il renvoie à un thème, un décor idéologique et une rhétorique de mobilisation. Le cœur du projet était politique, identitaire et répressif. La production et la vie publique ont été alignées sur une finalité de domination nationale et raciale, non sur une appropriation sociale des moyens d’existence.

Même lorsque les mouvements se présentent comme « de gauche », la logique reste un problème. Beaucoup de politiciens dits socialistes se préoccupent d’abord de la prise de pouvoir, de leur carrière institutionnelle, du contrôle administratif. Leur horizon est l’État, son appareil, ses règles du jeu. Ils visent à gouverner, à redistribuer éventuellement, à réformer à la marge, mais sans chercher à déplacer réellement la propriété privée vers l’autonomie des producteurs, la capacité des travailleurs à décider. Le résultat est une société administrée. L’existence sociale devient un objet de politique publique plutôt qu’un terrain de lutte, d’appropriation et d’abolition des classes sociales. On peut alors se demander, non pas si des réformes ont lieu, mais si la domination change de forme ou disparaît. Car la question sociale n’est pas la correction les effets de ce système, mais des rapports sociaux qui produisent ces effets.

Critiquer l’autodéfinition de « socialiste » par des étatistes, c’est dénoncer un déplacement de sens. Quand le terme sert à justifier la primauté du politique sur le social, il devient un outil d’autolégitimation politique. Un mouvement socialiste authentique partirait au contraire de la capacité des dominés à prendre en main la production, la vie publique, l’organisation collective et non de la capacité d’un gouvernement à parler « au nom » de la société. Autrement dit, un socialisme qui n’entraîne pas une transformation des rapports sociaux, une démocratisation au niveau matérielle, une reprise réelle de la décision, n’est plus socialiste. C’est politique, managérial ou autoritaire, et simplement habillé du mot « social ».

Ainsi, l’enjeu n’est pas lexical. Il est structurel. Dire « socialiste » devrait engager une direction, c’est à dire partir de la question sociale, pas de l’appareil d’État. Sinon, le mot devient un passeport idéologique, et ceux qui le brandissent sont, malgré leur vocabulaire, des forces anti-sociales incapables ou peu désireuses de transformer la vie des gens par l’autonomie collective, préférant gouverner plutôt que libérer.

Si on prend un exemple historique assez marquant, l’autodéfinition de « socialiste » comme étiquette politique par Marx et ses successeurs, donnera à Proudhon une pensée définissant Marx comme « le ténia du socialisme ». Là où le socialisme devrait être une transformation des rapports réels qui organisent l’existence, ça devient alors, sous l’égide de Marx et ses successeurs, une opération institutionnelle. C’est à dire le changement des titulaires du pouvoir, et un renforcement du centre de décision, une substitution de la domination privée par une domination étatique. Leur soit-disant « socialisme » se met alors au service d’une logique autoritaire.

Les anarchistes ont posé, très tôt et plus solidement que beaucoup d’autres, les bases d’une réflexion socialiste qui ne se détourne pas de la question sociale. L’anarchisme n’est pas seulement une critique de l’État, c’est une méthode d’analyse et une orientation pratique. Il rappelle que l’émancipation n’est pas un acte politique qui installe un nouveau régime, mais un processus d’appropriation et d’organisation sociale depuis la base. Il réfute l’idée que la libération puisse être globalement déléguée sans se perdre. Si la décision se concentre, la domination se reproduit sous d’autres formes. En ce sens, l’anarchisme fournit un cadre pour éviter la dérive classique, c’est à dire celle où le socialisme devient la justification morale d’un projet de pouvoir.

L’anarchisme critique aussi le fétichisme politique, c’est à dire l’idée selon laquelle la volonté révolutionnaire prendrait une forme magique dès lors qu’elle conquiert l’État. Or, conquérir un appareil ne suffit pas à abolir la logique qui structure cet appareil, c’est à dire tout ce qui est hiérarchie, délégation, contrôle, discipline, séparation entre dirigeants et exécutants. Les anarchistes montrent que, même lorsque le vocabulaire est radical, la machine politique tend à recréer ses propres médiations, c’est à dire qu’elle transforme les mouvements, les luttes et les pratiques d’autonomie en moyen de gestion, d’administration, de procédures. Autrement dit, l' »émancipation » peut devenir un mot qui masque une domestication des initiatives sociales.

C’est dans ce cadre qu’il devient possible de critiquer les visées politiques de Marx et de ses successeurs. Ses formulations et ses prolongements politiques ont privilégié la trajectoire étatique, c’est à dire que la transformation a été d’abord l’œuvre d’une direction, par une phase de transition, par un pouvoir révolutionnaire qui a organisé la société à la place du mouvement réel. Hors une fois ce point posé, la question sociale devient secondaire, tout dépend alors du succès du politique plutôt que de l’autonomie des acteurs/producteurs de la société.

En pratique, les successeurs de Marx ont fréquemment converti des analyses des rapports de domination en programme d’emprise institutionnelle. La « classe » y est parfois traitée comme sujet abstrait, dont le « bon intérêt » serait porté par un parti ou une direction. La société devient alors un objet, c’est à dire qu’on la restructure, on la planifie, on la dirige. Là où l’émancipation exigerait que les gens reprennent effectivement la maîtrise du travail, de l’organisation de la vie publique et des décisions collectives, l’horizon se réduit à une prise de pouvoir qui administre la transformation. Le résultat est prévisible, on peut voir que la domination change de support, mais que la séparation entre décideurs et exécutants se maintient, et avec elle le risque de produire une nouvelle forme d’autorité (ce qui n’a pas loupé, c’était induit dès le départ dan la théorie). Ainsi la société de classe perdure indéfiniment, malgré les mensonges affichés.

L’apport anarchiste n’est pas un simple refus, c’est une proposition de point de départ socialiste. Si l’on veut un socialisme qui « reste social », il faut partir des capacités concrètes des gens à s’organiser, à décider et à transformer leur monde sans recourir à une autorité séparée. L’anarchisme, en posant ces bases, fournit une boussole pour un socialisme fidèle à la question sociale qui doit permettre que la puissance sociale s’exprime et agisse.

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