Le plateformisme non

Vu ce texte ci : https://www.unioncommunistelibertaire.org/?Internationalisme-L-echec-de-l-Internationale-communiste-libertaire

Ce texte présente le « plateformisme » comme une réponse rationnelle à une « désorganisation chronique » des libertaires, puis enchaîne sur l’idée que seule une Internationale organisée selon la Plateforme aurait pu éviter les défaites et les divers encerclements. Le problème, c’est que cette trajectoire logique repose sur des raccourcis et des associations qui, au fond, rendent la thèse « gagnante » quoi qu’il arrive. Si ça ne marche pas, c’est « faute d’une coordination plateformiste »; si ça marche partiellement, c’est un « exemple qui confirme la nécessité d’une Internationale plateformiste plus forte ». C’est une manière de fermer la discussion.

Dire que l’anarchisme russe souffrait d’une « désorganisation générale chronique » est un diagnostic très commode. Ça transforme des défaites historiques complexes en problème organisationnel abstrait. Or, dans la Russie post-1917 et dans l’Ukraine en guerre, les anarchistes ont surtout fait face à des facteurs autrement décisifs, comme un rapport de forces écrasant, une violence d’État, un isolement matériel, une guerre civile, une répression, des difficultés de ravitaillement, et une ingérence/neutralisation de la révolution par des organisations concurrentes (et leurs armées). Réduire tout cela à « pas assez de coordination » (selon la Plateforme) revient à attribuer au schéma organisationnel, un pouvoir causal qu’il n’a pas.

Expliquer aussi la défaite en Espagne par l’insuffisante « structuration » libertaire face à des adversaires « centralisés » est abusive. Car les adversaires centralisés n’ont pas seulement de l’organisation, ils ont l’État, des moyens militaires, une capacité de tenir dans le temps, et un ensemble d’appuis internationaux. Là encore, on peut soutenir que davantage de coordination libertaire aurait aidé, mais il n’est pas établi que la « bonne forme » serait spécifiquement plateformiste, ni que la Plateforme, appliquée à l’échelle mondiale, aurait changé l’équation. Ce texte affirme une causalité forte sans démonstration.

La vraie question n’est pas quelle « Internationale » mais « quel type de puissance » produit telle ou telle internationale…
Ce texte insiste sur le fait qu’il n’y aurait « pas un parti mondial centralisé reproduisant les hiérarchies du léninisme » et affirme qu’il s’agirait d’une unité théorique non-uniformisante. Mais le plateformisme, historiquement, tend précisément à chercher :
– une ligne commune (programmation/stratégie)
– des rôles définis (capacité à décider, à imposer ou orienter)
– une cohérence organisationnelle conçue comme condition de l’efficacité

Même si l’intention est anti-autoritaire, cette logique glisse facilement vers une « coordination qui décide pour les autres », ce n’est pas l’étiquette (parti / orga libertaire / Internationale) qui en protège, c’est la manière dont les décisions sont prises, réversibles, et contraintes. Dès qu’une Internationale fonctionne comme centralité de stratégie (du genre « centralisme démocratique »), elle produit mécaniquement des dynamiques de conformité, d’interprétation officielle, de « mise au pas » des divergences et, à terme, une séparation entre ceux qui définissent et ceux qui exécutent.

Ça prétend lutter contre les logiques autoritaires, tout en défendant l’idée que l’efficacité exige une structure stable, une stratégie commune et des principes garantissant l’unité. Or ce triptyque (stabilité + stratégie commune + principes « unitaire ») est exactement ce qui a historiquement nourri les appareils centralisés, y compris dans d’autres courants se pensant révolutionnaires.

Concernant le congrès de 1927 stoppé net par la police, ça veut jouer sur un échec venant de l’externe. Hors on peut voir aussi que ça insiste également sur des débats et une absence de consensus. Or, c’est là qu’il faut être clair, si une Internationale requiert un consensus sur des éléments stratégiques suffisamment solides pour engager des organisations à l’échelle nationale, alors les dissensions deviennent une crise permanente et les tensions internes deviennent plus structurantes que l’action.

Dans ce cadre, une « trop grande centralisation » ne devient pas un risque théorique, c’est la conséquence ordinaire d’une organisation qui cherche à fixer une ligne. Le texte balaie d’ailleurs rapidement l’objection des « synthésistes » au profit d’une promesse d’unité future, sans dire ce qui, concrètement, empêchera que cette unité devienne normative.

L' »Internationalisme » ne doit pas être une « centralisation en miniature », une alternative organisationnelle libertaire peut très bien être internationale sans être plateformiste au sens organisationnel. L’idée n’est pas « l’absence de coordination », mais une coordination de type réseau :
– rencontres et échanges réguliers
– campagnes et solidarités concrètes (argent, logistique, expertise, traduction, relais juridiques)
– coordination des actions quand c’est utile
– mais sans dépendre d’une ligne stratégique unique décidée en centre

Autrement dit, la solidarité et l’efficacité ne nécessitent pas forcément une structure qui « fait doctrine ». Elles peuvent naître d’alliances, de mandats temporaires, de délégués révocables, de mécanismes où la divergence reste une réalité productive (et pas un défaut à corriger). Un réseau international robuste peut être plus résilient face aux répressions que le schéma « un centre, une direction, un mot d’ordre ».

Choisir ses exemples pour « prouver » la même conclusion n’est pas sérieux. Ça aligne plusieurs événements (Russie/Ukraine, Espagne, dispositifs antifascistes) puis ça conclut qu’il manquait « une Internationale communiste libertaire plateformiste ». C’est une façon de surinterpréter l’histoire.

Les organisations révolutionnaires et libertaire à l’échelle internationale ont souvent inventé des formes hybrides et pragmatiques (aide, relais, réseaux transnationaux, coordination par objectifs). Appeler cela « insuffisant » parce que ce n’est pas la « forme Plateforme » revient à confondre la capacité à soutenir une lutte réelle avec l’adéquation à un modèle théorique précis. Or une Internationale libertaire utile en contexte révolutionnaire/contre-révolutionnaire doit souvent improviser.

On peut défendre l’internationalisme libertaire… sans accepter que l’efficacité révolutionnaire exige une structure plateformiste à stratégie commune et aux principes imposants. Les défaites historiques invoquées (Russie/Ukraine, Espagne, échec de dispositifs face à l’État et à des appareils internationaux) ne prouvent pas que « la bonne cause » est l’absence d’une Internationale plateformiste ; elles montrent surtout que les rapports de force, la répression, le temps long et les moyens matériels priment sur l’architecture organisationnelle.

Est ce pour dire que le synthésisme c’est mieux ? non.