Syndicalisme révolutionnaire ou communisme anarchiste ?

Le syndicalisme révolutionnaire parle de révolution sociale, mais il risque, souvent, de ne produire qu’une administration améliorée du travail salarié. Malatesta nous met en garde contre cette tentation, l’organisation, si elle devient une fin, amène le mouvement en marche arrière. Non pas faute de bonnes intentions, mais parce que toute institution tend à se conserver, à se reproduire, à exiger une discipline qui finit par remplacer l’élan émancipateur des masses.

Nous ne nions pas la valeur des luttes syndicales. Elles sont nécessaires. Elles donnent forme à la résistance, elles apprennent la solidarité, elles rendent possible l’action collective là où l’isolement désarme. Là où l’on organise l’action directe, là où l’on pratique l’entraide et la grève, il y a déjà quelque chose d’irréductiblement révolutionnaire, l’idée que les travailleurs ne demandent pas la permission d’exister, qu’ils imposent leur volonté par leur force.

Mais le point décisif n’est pas de savoir si le syndicat « veut » la révolution. Le point décisif est de savoir si la révolution, en pratique, peut être remplacée par l’organe qui prétend la préparer.

Or il arrive trop souvent que l’organisation syndicale devienne le pivot autour duquel s’organise toute la vie du mouvement. On ne lutte plus pour renverser des rapports sociaux, on lutte pour défendre la position de l’organisation, sa capacité de négociation, sa stabilité, ses effectifs. Le conflit devient un métier, la grève, un instrument routinier, la « stratégie », un calcul dont les masses ne sont plus que l’appoint. Au nom de la classe ouvrière, on finit par créer une nouvelle hiérarchie, celle de ceux qui disposent du savoir, de la parole, de l’accès aux leviers, et qui prétendent représenter au lieu d’organiser l’autonomie.

Le syndicalisme, qu’il se dise révolutionnaire ou anarcho-syndicaliste, court ainsi un double danger.

Le premier danger est celui de la substitution. La révolution ne doit pas être « faite » par des spécialistes, par des secrétariats, par des fédérations qui prétendent savoir mieux que ceux qui subissent. Si l’organisation syndicale devient le théâtre principal où tout se joue, alors la révolution sociale libertaire n’arrive jamais. On obtient des victoires partielles, des arrangements, des compromis, une nouvelle répartition du pouvoir économique, mais sans rupture réelle avec la domination. L’appareil garde la main, le mouvement s’épuise, et la société demeure fondée sur l’exploitation, une exploitation seulement recadrée.

Le deuxième danger est celui du fétichisme organisationnel. On confond la force du nombre avec la force du changement. Une grève peut être énorme sans être révolutionnaire. Une union syndicale peut être solide sans produire une transformation sociale. Tant que les travailleurs ne transforment pas, dans l’action, leurs rapports sociaux, tant que l’expropriation n’est pas immédiatement pensée et vécue comme appropriation collective, fédérative, et comme abolition des hiérarchies, on ne passe pas du conflit à un nouveau monde. On reste dans l’ancien monde avec un bras de fer plus intense.

Il est facile d’annoncer la grève générale comme miracle. Mais la révolution n’est pas un rite, c’est un processus. Elle naît de contradictions, de refus, de soulèvements, elle se développe par des pratiques capables de survivre au reflux. Elle ne se décrète pas par l’accumulation des préparatifs. Un mouvement peut apprendre à attendre, à conditionner son élan aux « conditions favorables » définies par l’état-major syndical. Et plus il apprend à attendre, plus il perd l’habitude de rompre.

Une société libertaire et communiste ne se résume pas à une gestion « par les travailleurs » au sens vague où chacun serait appelé à obéir à un plan, à des règles, à un centre. Elle suppose que les travailleurs puissent décider, contrôler, transformer, qu’ils puissent s’organiser à partir de la base et non d’un commandement. Elle suppose des solidarités qui ne soient pas de simples mots entre militants, mais des liens réels entre quartiers, usines, régions, selon les besoins et les capacités de chacuns. Autrement dit, ça exige des formes fédératives de vie sociale, et pas seulement une structure syndicale qui canalise la colère.

C’est pourquoi, même dans les meilleures traditions, il faut maintenir une vigilance constante. L’organisation est un instrument, jamais un maître. Elle doit servir à multiplier l’action, pas à la remplacer. A élargir la capacité d’initiative, pas à la canaliser. A encourager l’autonomie, pas à la discipliner. Là où l’organisation commence à exiger la loyauté, la permanence, la discipline interne comme condition de l’efficacité, elle s’éloigne de l’esprit révolutionnaire. Car l’esprit révolutionnaire n’est pas une fidélité à un appareil, c’est la liberté en acte.

Nous devons donc poser la question sans détour. Le syndicat suffit-il à accomplir la révolution sociale libertaire et communiste ?

Si la réponse est oui, alors la révolution devient une simple question de maturité et de calendrier. Il suffit d’attendre que l’organisation soit prête. Mais une telle conception transforme la révolution en attente administrative, en préparation institutionnelle. Elle aboutit, inévitablement, à un remplacement, l’organe commence à commander à la place des travailleurs.

Si la réponse est non, et nous pensons qu’elle doit l’être, alors le syndicalisme ne peut être qu’un élément parmi d’autres, un levier de refus, un outil d’organisation immédiate, mais jamais l’architecture du monde nouveau. Les formes de coordination, de fédération et de gestion sociale doivent émerger de l’ensemble du mouvement vivant, de la lutte, certes, mais aussi de l’expérience de la rupture, de l’expropriation et de la reconstruction.

On nous objectera « mais comment faire sans organisation ? Comment coordonner l’action ? Comment soutenir les luttes ? ». La réponse est simple, on s’organise, oui, mais on s’organise pour permettre la liberté, pour accroître la capacité collective d’agir, pour empêcher la domination de se reconstituer. Là où l’organisation sert à empêcher l’autorité de naître ou de se renforcer, elle est révolutionnaire. Là où elle sert à produire une nouvelle autorité, même si elle s’habille de drapeaux rouges ou noirs, elle prépare la défaite.

On ne vainc pas l’exploitation en la remplaçant par une administration. On la vainc en détruisant les rapports qui la rendent possible, la hiérarchie, l’appropriation exclusive, la séparation entre décideurs et exécutants, la subordination des besoins humains à une logique de profit ou de commandement. Ce n’est pas une grève qui abolit automatiquement ces rapports, c’est le mouvement, dans la grève et au-delà, qui doit produire de nouvelles relations sociales.

Ainsi, la critique que nous adressons au syndicalisme révolutionnaire n’est pas une condamnation de la lutte ouvrière. C’est une défense de la révolution elle-même. Nous voulons des syndicats qui aident à lutter, pas des syndicats qui prétendent garantir la victoire à eux seuls. Nous voulons des outils qui multiplient l’initiative, pas des institutions qui la capturent.

La révolution libertaire et communiste n’a pas besoin de prophètes d’assemblée, ni d’état majors à l’ombre des usines. Elle a besoin de pratiques qui apprennent à décider sans maîtres, à produire sans exploiter, à fédérer sans ordonner. Le reste n’est qu’une forme de la conservation, on appelle révolution ce qui n’est qu’un changement de gérants.