Réponse anti-électorale à Y. Youlountas

Cher YY,

J’ai lu ton article http://blogyy.net/2026/06/27/mains-pures-et-tabous-ridicules/

Tu dis qu’un libertaire devrait « penser par lui-même » et refuser les « anathèmes ». Très bien. Mais ton texte finit par défendre, au nom de la liberté et de la solidarité, une conclusion implicite très claire : participer aux élections (ou ne pas s’y opposer frontalement) serait compatible avec l’éthique libertaire, et donc que l’abstention militante serait, au mieux, un caprice, au pire une posture sectaire. « penser par soi-même » et refuser les « anathèmes », tu disais ? j’ai un doute.

Or l’argument central de ta défense de l’élection n’est pas un argument, c’est une stratégie rhétorique. Tu remplaces la preuve par la posture : tu qualifies les abstentionnistes (ou les anti-électoralistes) de « dogmatiques », de « sectaires », de personnes ayant des « tabous », puis tu rends l’électoralisme moralement plus attirant (« alors que nous, … sommes solidaires »). Ce n’est pas une discussion politique : c’est une gestion de loyauté militante. Et ça, même au nom de l’anti-autoritarisme, ça ressemble à de la soupe politicienne (pour ne pas dire autre chose). Tu utilises une morale collective pour imposer une conduite. C’est ça, le dogme.

L’argument « aimer la liberté » ne suffit pas. Dire « je suis libertaire donc je participe aux élections » n’est pas plus solide que de dire « je suis libertaire donc je m’abstiens ». Dans les deux cas, tu invoques une valeur (la liberté) pour masquer le fait que tu ne traites pas les mécanismes concrets derriere les élections. La question, c’est : quel est l’effet réel d’un bulletin électoral, dans un système donné, sur les rapports de force, les libertés concrètes, et la capacité collective d’agir ? et non si c’est « moralement compatible » avec une belle définition de libertaire.

L’élection n’est pas un acte « éthique », mais un acte institutionnel. Elire, ce n’est pas « exprimer une conscience », c’est déléguer une partie de ta souveraineté à des élus qui ne te représentent pas dans leur quotidien : ils sont enfermés dans des institutions, des majorités, des compromis, des arbitrages budgétaires, des calendriers. Et toi tu appelles ça du chemin. Ce n’est pas un chemin : c’est une prise en otage consentie du rapport de force par un rituel. Tu refuses les « tabous », mais tu poses un cadre : « si nous avons la possibilité de faire pencher la balance… cela mérite réflexion ». D’accord. Sauf que tu ne dis jamais : pencher la balance vers quoi, et à quelles conditions, et par quels leviers .

Tu te dis « anti-autoritaire », mais pour l’élection tu normalises l’autorité. Une élection n’est pas une simple procédure neutre : elle organise le monde social autour d’un centre de gravité unique, l’État et ses représentants. Elle transforme la lutte en attente : « on va voir ce que feront les élus ».
Anti-autoritaire, c’est quoi ? C’est construire des décisions par en bas. Elire, c’est ré-enterrer ce principe au profit d’une délégation légale.

Dans une démocratie représentative, l’élection, c’est :
– légitimer une délégation de pouvoir,
– renforcer la croyance que le rapport de force se « résout » par l’urne,
– et confier la gestion des conflits sociaux à des élus dont l’architecture institutionnelle limite mécaniquement ce qu’ils peuvent faire.

Si ton but est anti-autoritaire, alors tu dois assumer qu’élire, c’est participer à un système de gouvernement. Tu juges que c’est le « moindre mal », mais ce n’est pas neutre, ce n’est pas juste un « chemin » moral : c’est un choix stratégique qui a des coûts politiques.

Or tu parles beaucoup du « chemin » et de « l’objectif », mais tu escamotes le coût : quel est l’impact, sur la culture militante et la dynamique collective, de normaliser l’élection comme outil majeur ? Quels effets sur l’apprentissage de l’action directe ? Sur l’autonomie ? Sur la radicalité ?

Dire « il faut gérer les frustrations » est une injonction masquée : tu psychologises une désaffection politique pour mieux la disqualifier. On ne débat plus de stratégie : on débat du caractère individuel. C’est précisément le mécanisme qu’on utilise contre l’abstention : on la transforme en faute individuelle (un défaut d’éthique) plutôt qu’en position politique (un choix stratégique et/ou une critique de la légitimation des pouvoirs en place).

Tu mentionnes la révocation comme horizon. Très bien : mais la révocation, c’est encore de la délégation (même « amendée »), et surtout c’est un espace de réforme contrôlé par l’ordre existant. c’est l’agenda de l’ennemi, fut-il de gauche.

Tu dis : « penser et agir au sein de la société telle qu’elle est ». Et c’est là le pivot idéologique : accepter l’arène électorale comme cadre principal, puis se consoler en disant que l’objectif est ailleurs. C’est exactement le genre de logique qui dissout la volonté de rupture révolutionnaire.

le « ne pas se déchirer » ne doit pas servir de tampon à la critique. Bien sûr qu’il ne faut pas d’insultes, bien sûr que l’unité ne se fait pas à coups de procès d’intention. Mais ça ne suffit pas à rendre ton texte juste.

Critiquer l’acte électoral n’est pas « se jeter des anathèmes ». C’est donner une analyse et une stratégie. Tu confonds deux choses : la virulence verbale qui peut parfois désarconner (lorsqu’on ne connait pas bien les enjeux du thème du débat) et la désignation politique d’un mécanisme contre-productif qu’est ici l’élection.

Refuser de discuter parce que « ça ne mérite pas qu’on se déchire » revient à demander à l’autre bord de se taire sur le fond. Ce n’est pas de l’antidogmatisme : c’est de la paix imposée.

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