Réponse anti-électorale à Robi

Salut Robi,

J’ai vu ton texte ici : https://demainlegrandsoir.org/spip.php?page=article&id_article=3610

Ton texte a de bons points de départ (rappeler les racines sociales, dénoncer les récupérations, refuser les fantasmes de « chaos »), mais il tombe aussi dans des raccourcis qui fragilisent ton argumentaire et te donnent l’air de parler « contre » des gens plutôt que « pour » une ligne politique.

Tu dis « voter n’est pas la solution » (petit rappel : les anarchistes ne sont pas contre le vote, mais contre les élections) , puis tu ajoutes « si ça fait barrage… alors c’est un outil ». En clair, tu demandes à des gens qui se disent anti-capitalistes d’apporter leur bulletin à un dispositif qui organise précisément le maintien du capitalisme et la gestion policière de la contestation. Ce n’est pas « ne pas croire aux promesses », c’est accepter le cadre.

Et le plus choquant, ce n’est même pas le vote. C’est le raisonnement, on voudrait que l’abstention soit dogmatique, mais on rend « nécessaire » un acte individuel déconnecté des rapports de force collectifs. On remplace la lutte par un geste électoral censé neutraliser la violence à venir. C’est une illusion confortable, tu fais comme si le problème principal était un homme à remplacer par un autre, alors que les logiques qui produisent l’oppression, exploitation, domination policière, économie de profit, hiérarchies sociales, ne disparaissent pas avec un bulletin.
Le « barrage » n’est pas un horizon politique, c’est un alibi

Dire « ça évite le pire » revient à donner une prime morale aux mêmes mécanismes qui produisent le pire. L’extrême droite n’apparaît pas comme un accident, elle grandit quand la gauche institutionnelle administre la crise, casse les protections, normalise les humiliations sociales et laisse intacte la logique de domination. Le « barrage » retarde peut-être l’échéance, mais il ne renverse pas les causes. Résultat, on finit par traiter les symptômes, et on apprend à la population à attendre le prochain scrutin au lieu d’apprendre à s’organiser contre les dominations dès maintenant.

Si tu veux éviter le durcissement autoritaire, la question n’est pas « quel bulletin », c’est « quelle mobilisation, quels rapports de force, quelles conquêtes sociales, quelle capacité collective à empêcher la répression ». Le vote, lui, ne construit pas une grève. Ne protège pas un quartier. N’empêche pas un renvoi. N’assure pas la solidarité matérielle. Il met seulement une feuille dans une urne, puis il renvoie le monde à « plus tard ».

« L’anarchisme évolue », alors pourquoi il faudrait le figer sur le vote ?

Tu dis que l’anarchisme n’est pas un dogme figé. Très bien. Alors applique ce principe là où il compte, à la méthode. La méthode anarchiste, historiquement, c’est l’auto-organisation, la résistance, la création d’alternatives, la capacité du peuple à agir sans déléguer sa puissance à une institution qui dépend de l’État. Quand tu dis « chacun est libre de voter », tu présentes ça comme une liberté, mais tu fais comme si l’acte électoral devenait automatiquement compatible avec une logique d’émancipation radicale. Or, pour beaucoup d’anarchistes, ce n’est pas « un outil neutre imparfait ». C’est un dispositif de délégation et de légitimation du pouvoir, tu demandes aux exploité·es de croire que l’institution pourra arbitrer leur libération.

Le fait que certaines personnes votent n’invalide pas l’analyse, l’institution reste l’institution. Et « anti-système » ne peut pas être compatible avec « je mets ma force dans le système ».
« On divise parce que certains veulent voter » : renversement accusatoire

Tu reproches aux anti-abstentionnistes de diviser « la gauche et les mouvements sociaux ». Mais le paradoxe, c’est que la norme que tu poses, « voter serait parfois rationnel pour limiter le pire », transforme une stratégie (lutter, construire, s’organiser) en débat moral et tactique permanent, tu exiges l’alignement sur une procédure étatique. Ce n’est pas l’abstention qui divise, c’est l’idée que la radicalité doit se plier à l’urgence électorale.

D’ailleurs, la « division » dont tu parles ressemble trop souvent à ça, on exige de la discipline à ceux qui veulent tenir une ligne anti-électorale, et on appelle « pragmatistes » ceux qui demandent de soutenir un outil qui ne produit pas de pouvoir populaire autonome.

Anti-autoritaire, mais pas de contradiction, le vote délègue l’autorité

Tu affirmes que « l’autoritarisme, même révolutionnaire, reste de l’autoritarisme ». Très bien. Alors regarde le mécanisme : voter, c’est déléguer à des institutions et à des appareils la capacité de décider, d’exécuter et de réprimer. Même quand c’est « pour faire barrage », tu acceptes la logique, le salut viendrait d’en haut, via l’État, via ses majorités, via son gouvernement. C’est précisément la séparation entre ceux qui décident et ceux qui subissent.

Si tu veux rester cohérent avec l’anti-domination, ton critère doit être, qu’est-ce qui réduit concrètement la domination, qu’est-ce qui augmente l’autonomie populaire, qu’est-ce qui construit des forces collectives ? Le vote, en tant que rituel de délégation, ne coche pas ces cases.

L’extrême droite progresse aussi parce qu’on s’habitue à attendre…

Tu as raison sur un point, les récupérations existent, et l' »anti-système » peut être une posture. Mais justement, quand tu dis « voter peut empêcher l’extrême droite », tu fabriques un chemin de dépendance. On finit par penser, « on met la croix, et la catastrophe s’éloigne ». C’est exactement le genre de croyance qui nourrit la passivité et laisse l’infrastructure du système intacte. L’extrême droite profite aussi de ce climat où la lutte se réduit à une décision électorale.

L’union des luttes ne passe pas par l’urne. Si ton objectif est réel, empêcher la montée autoritaire, protéger les espaces de lutte, préserver les droits, alors tu dois assumer une chose simple : le moyen c’est l’organisation populaire et non la bureaucratie électorale. On peut défendre des revendications contre le fascisme sans transférer notre puissance à l’État. On peut construire des solidarités, des réseaux d’entraide, des luttes locales, des capacités d’empêchement réel. Voilà ce qui fait reculer la domination.

Ton texte veut faire cohabiter « anti-domination » et « vote stratégique ». Cette cohabitation n’est pas une nuance, c’est une contradiction pratique. L’anti-système ne se prouve pas en votant « contre le pire », mais en refusant de déléguer le pouvoir et en construisant, dès maintenant, la force collective qui rend la répression difficile et la domination contestable.

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